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Scoutisme marin
Trois semaines sur des embarcations
« Depuis plusieurs semaines, le quai de Paludate connaissait dans les parages de nos corps morts une activité inaccoutumée. Les dernières vingt quatre heures virent disparaître dans les « vastes » flancs de la chaloupe les vivres et les approvisionnements de toute sorte arrivant par charrettes ou camionnettes...Mais ouvrons vite une parenthèse sur les bâtiments et leurs équipages.
« En tête des premiers vient la « chaloupe » embarcation de la Marine Nationale de 10 mètres hors tout, 2,60 m de large et 0,70 m environ de tirant d'eau. Elle a, comme moyen de propulsion, d'abord trois voiles au tiers et deux focs supportés par trois mâts et deus bout-dehors. (longueur d'encombrement 17 m), ensuite comme moyen auxiliaire... des muscles vivants sur du bois morts ; soit 12 à 14 avirons. Le gréement nous fut aimablement prêté par les Chargeurs Réunis. Nous avions construit un abri provisoire de deux mètres de long sue toute la largeur du bateau où nous n'avions pas même hauteur à quatre pattes, mais suffisant pour abriter la « cambuse ».
« Les autres étaient deux baleinières, la «Paumelle », prêtée par la Marine Nationale, avec deux voiles au tiers sans foc, et la « Marie-Anne », prêtée par l'Ecole d'Apprentissage maritime de Bordeaux, gréée avec deux voiles houari et un foc.
« Nous avions la possibilité de coucher soit à terre sous des tentes (nous en avions neuf grandes et petites), soit à bord de la chaloupe sous deux grands tauds, sur des planches posées à même les bancs de nage. En route ces planches servaient à arrimer les sacs sur les cale-pieds.
« Quant aux équipages ils étaient composés du groupe marin des Scouts de France de Bordeaux, de son aumônier (l'abbé Bernard Escary NDLR), et de quatre éclaireurs de France du clan nautique. Au total 22 garçons dont le plus âgé a 23 ans et le plus jeune 15. Les patrons d'embarcation ont reçu, depuis octobre, une formation intensive avec croisière à Noël et à Pâques. Le plus âgé n'a pas 18 ans ... un vieux mangeur d'écoutes !
« Nous avons dans la cambuse 22 jours de légumes, de la viande et du poisson en conserves pour 10 jours, de l'eau douce dans des barils de galère, pour 3 jours sans se rationner. On peut partir tranquilles !
« Le 20 juillet les baleinières font, depuis le matin, le va-et-vient entre la terre et la chaloupe mouillée au large. A midi, à l'étale de pleine mer, nous faisons un signe d'adieu aux parents et dérapons. Nous passons le pont de pierre à l'aviron car nous n'aurions pas hauteur pour passer mâté. Une petite brise debout nous oblige à traverser la rade de Bordeaux à l'aviron. Ce n'est que 4 heures plus tard, la brise se levant NW force 3 à 4, que nous pouvons mâter et envoyer les voiles... pour peu de temps car, trois quarts d'heure plus tard, par le travers du Bec d'Ambès, le mât de misaine, vieux et trop sec, vient en bas sans même attendre une risée.
« Ramasse la toile, garçons ! », et les babordais repêchent leurs voiles.
« Nous mouillons devant Gauriac une heure avant le flot. Le patron d'une gabarre nous cède un mât de 9 m, pour 200 francs, un peu vieux il est vrai, et trop long de deux mètres. Ce pourra être un avantage, si nous démâtons de nouveau.
« En deux journées de louvoyage en Gironde, avec force virements de bord et gambeyages, nous mouillons à la Belle Etoile puis entrons à Port Maubert pour atteindre Port-Bloc, à la Pointe de Grave, presque entièrement à l'aviron le troisième jour. Nous sommes très chaleureusement reçus ... par les moustiques !
« Ce soir-là chacun se couche vite dans sa tente la tête enfouie sous les couvertures.
« Le lendemain, appareillage à 8h50 vers Bonne Anse. Rien à signaler jusqu'aux deux heures de mouillage en conche de Pontaillac pour attendre le jusant pendant lesquelles les uns font la cuisine et les autres payent sans relâche leur tribut à Neptune, car la houle s'enfonce entre les pointes et lève un peu.
« Nous appareillons avec brise de NW force 3 et jusant. A 17h00 l'itague de misaine de la chaloupe casse. Nous démâtons à la main. Nous rentrons en Bonne Anse. Le camp est monté dans les dunes pour la journée de repos du lendemain.
« Pour monter au Nord, nous avons à franchir les passes de la Gironde, mais aussi le pertuis de Maumusson assez délicat suivant le vent qui souffle et surtout l'état de la mer.
« Le 26, nous sortons pour notre première tentative. La brise est WNW force 4. Les prévisions météo demandées au sémaphore de La Coubre sont : beau temps avec brise variable faible et mer belle.
« A 15h00, on signale de la chaloupe de rentrer dans Bonne Anse. Quelques instants plus tard la Paumelle envoie à bras « vidé 35 seaux en une heure ». Sitôt mouillé nous hâlons la baleinière au sec et constatons que la gerce du galbord, calfatée la veille, s'est un peu allongée. Nous bouchons la gerce et appareillons de nouveau tout dessus à 16h30.
« Après deux grands bords, nous sommes presque sortis de la Gironde, quand le mât de misaine de la chaloupe craque à deux mètres du pied dans un coup de tangage. Il faut réparer. Les baleinières se rapprochent et attendent à portée de voix à sec de toile. Une lame capèle la Paumelle par le travers et se vide de l'autre bord ! Il nous faut scier le mât heureusement trop long, refaire le tenon et les capelages. Le mal de mer fait quelques ravages : 45 minutes après l'avarie, nous mettons en route de nouveau. Mais la mer ayant grossi (4 à 5), nous risquons de ne pas pouvoir entrer à Maumusson à basse mer, et nous ne pourrions attendre la mi-flot à cause de la nuit. Pour éviter de capeyer jusqu'au lendemain, nous virons de bord tous à la fois.
« Nous refoulons sur les misaines, car la brise fraîchit. La houle déferle bien. A 20h00, nous sommes au sud du phare de La Coubre et la nuit tombe. Le sémaphore nous signale en Scott : « Avez-vous besoin de secours ? » On ne peut pas prendre car la hauteur des lames nous masque l'horizon !
« Tout va bien à bord, Dieu merci, sauf quelques cas de mal de mer.
« A minuit, après avoir largement arrondi la pointe de sable qui déborde Bonne Anse dans le SE, nous mouillons au pied du phare de La Palmyre, sur deux ancres empennelées, les baleinières derrière. On dort sous les tauds de très bon c½ur malgré un violent roulis.
« Branle-bas à 6h30, mouillage dans Bonne Anse à 9h00 et corvée d'eau douce avec la Marie-Anne.
« Le jour suivant nous sortons pour la deuxième tentative, mais beaucoup trop tard. Sur les 22 garçons couchant à bord, pas un n'a entendu le réveil qui a sonné à 4h00. Nous avons 2h30 de retard. Nous sommes juste sortis de la Gironde à basse mer et le flot nous rentre de nouveau. Le temps est splendide. Nous nous trouvons dans la passe avec le « Groix », des Chargeurs Réunis, qui prend le pilote, et le yacht « Aréthuse », à M.Greloud du SNG, rentrant d'Angleterre.
« Nous restons mouillés à l'entrée de Bonne Anse.
« Le lendemain, 29 juillet, nous passons. Appareillant avant l'aube nous sortons avec le jusant, brise W force 3 mer très belle.
« A 9h15 nous avons La Coubre dans l'Est. Paumelle signale : « voie d'eau importante ». C'est encore la gerce du galbord tribord. On met en panne et on répare avec un placard de caoutchouc de l'intérieur. Le patron prend à bord de la chaloupe de quoi réparer. On rehisse partout avec un ris car la brise a fraîchi : WNW 5.
« Sous le prétexte d'utiliser le sextant on fait le point par segments capables. A 11h15 nous nous situons à 4 milles dans l'Ouest de la pointe de Gatseau. La chaloupe attend alors les baleinières qu'elle avait distancées vu le très beau temps. A11h40 nous nous présentons groupés devant Maumusson.
« La barre est franchie sans encombre (trois lames seulement). Près de la chaloupe la Paumelle, faisant du « surf riding » prend trois longueurs d'avance en une seconde. Derrière la Marie-Anne disparaît dans les creux avec sa mature.
« Sitôt passée, un pêcheur qui nous double nous pilote à travers les bancs jusqu'au Chapus. Sur ses conseils nous prenons le chenal dans l'Est du Château qui nous fera parer en bordée jusqu'à Boyardville, où nous entrons à 14h30 après 9 heures de mer. Nous avons fait environ 50 milles.
« Le jour suivant prévu pour le repos, la chaloupe emmène une équipe de scouts routiers suisses au Château d'Oléron. A notre grand regret la brise est moyenne et le clapotis nul. Au retour la brise a molli à tel point que nous n'avons plus d'eau quand nous nous présentons devant le port de Boyardville. Vers 23 h00 nous dînons sur nos vivres de réserve, dormons et rentrons bien reposés à 4h30 !
« Le 31 juillet voit le calfatage et le masticage complet de la Paumelle grâce à l'aide du maître de port.
« Le 1er août, pour des raisons administratives (tickets d'alimentation) nous appareillons à 18h30 pour La Rochelle. Brise NW hâlant le NE au cours de la nuit. C'est du vent debout. A 1h30 le patron de la Paumelle attaque la chaloupe en scott et demande du renfort, car après un craquement dans un coup de tangage, deux garçons n'étalent plus en vidant à pleins seaux.
« A 3h30 nous perdons le contact entre les trois bateaux, sans doute la présence de nombreux feux de terre en est la cause, nos appels en scott n'attirant plus l'attention. Il n'y a d'ailleurs aucun danger car la brise mollit pour tomber tout à fait à 4h du matin. Paumelle et la chaloupe sont, sans se voir, toutes deux à l'ouverture de la baie de La Rochelle. La Marie-Anne environ 1 mille plus au large.
« A 4h30 la chaloupe est à quai, Paumelle à 5h et Marie-Anne à 6h45 suivant le temps plus ou moins que chaque bateau a attendu pour armer les avirons. La chaloupe a mis 10h pour faire 11,5 milles au louvoyage, les autres davantage. Ce fut la nuit la plus dure de la croisière, surtout pour la Paumelle à cause de sa voie d'eau. Sitôt les « pompes » stoppées, Paumelle coule. Son équipage n'a pas un fil de sec. Fort heureusement il fait un soleil splendide et rapidement le quai de La Rochelle se couvre de linge à sécher. Puis chacun ayant déjeuné se couche et s'endort où il peut.
« Grâce à l'amabilité d'un ingénieur et du capitaine, la Paumelle jugée irréparable en croisière est chargée sur un vapeur des Ponts et Chaussées devant se rendre à Bordeaux.
« L'escadre réduite à deux bateaux fait le 3 août une rapide traversée de La Rochelle à Saint-Martin de Ré où nous pensions rencontrer des Scouts Marins de Paris campant dans l'île. Nous entrons à 5,5 n½uds dans le Pertuis Breton et à cette allure nous arrivons dans le port de Saint-Martin à 8h40. Les Scouts Marins de Paris viennent de repartir par le vapeur qui est passé à contre-bord un quart d'heure plus tôt.
« Nous visitons la ville, ses fortifications, son église à l'histoire héroïque, et nous faisons eau et vivres pour le retour.
« C'est alors la « grande traversée », 70 à 80 milles de Saint-Martin de Ré à Meschers.
« Nous appareillons à 9h15, le baro qui baissait hier a remonté, tandis que la brise est SW force 4. La brise tombe à 11h30, nous sommes entre la tourelle du Lavardin et la pointe de Chef de Baie. Les avirons sont armés et 1h après nous prenons un coffre à un demi-mille à l'ENE du Lavardin. Après le repas nous faisons la sieste jusqu'à 16h30 par calme plat. Comme aucune brise ne se lève nous appareillons à l'aviron. Quand nous doublons le phare de Chauveau, le gardien, après nous avoir demandé où nous allions nous dit : « Pour Bordeaux tournez à gauche après Chassiron ! » ... A 18h30 nous mouillons par calme dans une petite anse entre les parcs à huîtres au sud de Sainte-Marie de Ré. Puis la brise se lève en risées folles du NE au NW. Nous allions appareiller quand à 20h une rafale subite de Nord (grain blanc) tombe à bord et nous fait chasser sur notre ancre. Nous talonnons sur une digue et malgré le flot, l'eau baisse de 50 cm en 5 minutes et nous laisse presque à sec en balance sur un tas de pierre ! L'eau a remonté plus lentement et à 20h15 nous étions à poste au milieu de l'anse, affourchés sur deux ancres mouillées par Marie-Anne au début du grain. Nous avons eu ainsi la « chance » d'observer un petit raz-de-marée, répercussion possible de séismes d'outre-Atlantique vers la même époque.
« A 20h50 le soleil se couche et la brise se lève NNW force 3. On dîne et on appareille. Comme toujours à la mer, babordais et tribordais vont se succéder au quart de deux en deux heures jusqu'à Meschers. (Des quarts plus longs seraient trop pénibles pour de jeunes garçons au sommeil souvent impératif ).
« A minuit, nous sommes au Nord de Chassiron, la brise passe au NW force 3. D'heure en heure nos points marqueront nos progrès. Nous prenons suffisamment le large pour être au vent de l'entrée de la Gironde au cas où la brise sauterait au SW. A 5h le jour se levant, trouve les deux bateaux à 17 milles dans l'Ouest de Maumusson. Une fois les phares de Chassiron et de La Coubre éteints, ce n'est qu'en montant sur le plabord qu'on peut voir les dunes d'Arvert. La chaloupe étant trop ardente, nous rentrons le tapecul et filons 5 n½uds cap au Sud brise NW. Puis le cap est mis au 140 vrai. A 7h le point nous met à 8 milles dans le N68W de La Coubre, même cap, loch : 5, 5 n. La brise saute à l'Ouest , comme on devait s'y attendre, mais ne passe pas au SW.
« A 8h, pendant le déjeuner, elle est à nouveau WNW, On fait route vent arrière. Le patron de la Marie-Anne s'aperçoit, mais un peu tard, que sa gaffe a du rester sur le quai de La Rochelle ! Ce sera la seule avarie de la croisière ayant engagé notre responsabilité.
« A 8h15 nous gambeyons et remarquons que depuis 11h c'est la première fois que nous touchons aux drisses des voiles majeures.
« A 9h30 nous prenons la passe de la Gironde près de l'épave de l'Antietam. La brise est à nouveau W force 3.
« A 11h00 la bouée de la Barre à l'Anglais mugit par notre travers. A 12h00 la chaloupe signale par pavillons à Marie-Anne qui comprend de suite pourquoi, de rallier. Nous distribuons les plats. En réappareillant la poulie de drisse de misaine casse en hissant. On doit démâter pour la changer. Nous sommes devant Nauzan et le jusant se fait. Au grand largue nous refoulons jusqu'à la plage de l'Arnèche (Meschers) où nous mouillons à 15h00. Trente heures plus tôt nous quittions Saint-Martin de Ré. Les équipages sont frais et dispos, ayant bien dormi pendant leurs quarts en bas, grâce à un temps splendide.
« Nous recevons l'accueil le plus chaleureux des Scouts de France campés à l'Arnèche et décidons de prendre 24h de repos à ce mouillage. Nous profitons de ce séjour pour donner le baptême de la mer à quelques uns de nos jeunes frères scouts dont la plupart payèrent aux flots le tribut des débutants. Ils ne furent pas moins ravis de la promenade.
« Le 7 août nous remontons jusqu'à Mortagne-sur-Gironde, dont le port est de plus envasé faute de soins. Par une petite marée la baleinière même ne put venir à quai !
« La croisière tire à sa fin, les équipages commencent à man½uvrer rondement, chacun au cours de notre randonnée ayant occupé à son tour les différents postes de man½uvres. C'est ainsi que dans les vases de Mortagne, la chaloupe étant échouée trop loin d'un appontement fut rapidement mise à poste. Une forte aussière fut portée de l'autre côté du port, le palan fut élongé et fouetté dessus sans avoir pour cela à donner d'ordres de détail. Pas encore rentrés, les équipages sont prêts à repartir et ne demanderaient que cela, mais hélas les meilleures choses ont une fin !
« Après une rapide navigation et une escale à Gauriac, nous arrivons le 9 août à l'aviron à notre point de départ. Depuis Gauriac, une petite brise de SW ne nous permettant pas de rentrer à la voile, nous avons profité sur une bonne partie du parcours de la remorque du petit sondeur le « Squale », du Port de Bordeaux.
« Avant de nous séparer il nous fallut remouiller un de nos corps morts de 300 kilos à la basse mer de la nuit. A 1h00 du matin les bateaux sont à poste et les équipages au sommeil.
« Le 10 au matin, après avoir chargé de notre matériel une camionnette et deux charrettes, nous nous séparons à 11h00 après un sympathique « Au Revoir ».
« La croisière des Pertuis était terminée.
Jacques Michel, Chef de Troupe »
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